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Barouk Salamé

 

Derrière ce pseudonyme se cache Vincent Colonna, écrivain français né en Algérie en 1958, auteurs de polars et romans noirs. Après avoir vécu au Kenya puis étudié l’art de la série télévisée et les goûts français en la matière, il se lance la quarantaine passée dans l’écriture de fictions. Ses récits mêlent savamment intrigues policières et enquêtes érudites sur la pensée et le fait religieux, Islam en tête. Ses livres posent la question de la violence, de ses racines et de ses causes, de l’essence du religieux.
(biographie complète sur le site de la Comédie du Livre)

 

Avec vos livres sur l'islam, quel est le message que vous voulez faire passer ?

Le désir, c'est d'abord de raconter une histoire intéressante, avec des personnages et des situations jamais vus, riche en sensations, en émotions ; par laquelle le lecteur sera tiré hors de lui-même, emmené dans un monde qui n'est pas le sien. Une histoire qui donne à penser. On peut y voir un message, mais alors dans un sens très large, car c'est un message d'ordre mythique, fictionnel, sans significations imposées.
C'est au lecteur de se faire son opinion ; rien de pire qu'un écrivain qui défend ses vues, sa conception des choses, une thèse. Ce que j'essaye de faire, c'est de construire un monde fictionnel, où des données refoulées ou oubliées resurgissent. Par exemple, le rapport de la France à l'Islam, la civilisation arabo-musulmane, qui remonte au XVIIe siècle, avec la traduction des Mille et Une Nuits par Antoine Galland. Les Mille et Une Nuits ont introduit un monde inconnu, magique, dans la civilisation classique du siècle de Louis XIV ; toutes choses égales, c'est mon désir de provoquer de tels surgissements inattendus.

 

Dans votre entretien avec Rue 89, vous dites : « En fait, je voulais faire bouger l’imaginaire contemporain sur l’islam, comme une sorte d’initiation, de mode d’emploi pour construire un imaginaire de cette religion qui ne soit pas négatif. Sans être béni oui-oui, mais en montrant sa richesse, sa complexité. Il faut lire les textes religieux : en la matière, la barbarie s’allie souvent avec l’ignorance. » Entretien de Rue 89 du 17 janvier 2010.

Changer les mentalités réductionnistes et manichéennes du blanc ou noir. Montrer un islam riche d'histoire, complexe en sa formation, violent et pieux en même temps, montrer les nuances de gris qui habitent toutes les religions monothéistes. Croyez vous le pari réussi ?

Je crois qu'à son échelle ce livre a fait bouger des lignes, tant sur la religion que sur l'Islam comme civilisation. Des lecteurs m'ont dit que cela leur avait donné envie de lire la Bible et le Coran, qu'ils ne connaissaient pas ; qu'ils possédaient à présent un imaginaire de l'islam, ce qui n'était pas le cas auparavant. Grâce à Internet, il est facile de suivre les réactions de ses lecteurs... Effectivement, l'islam servait de repoussoir ; on ignorait tout de cet univers culturel et mental, du moins dans la littérature policière.
Or comme dans chaque monothéisme, il y a des tendances contradictoires dans la foi musulmane : une soif de justice, d'égalitarisme, d'en finir avec les querelles sur la nature du Christ qui ont ravagé le Moyen-Orient et l'Occident ; la volonté de proposer une religion simple, facile, accessible à tous ; et aussi un caractère exclusif, violent, propre à tous les monothéismes.
Les religions monothéistes considèrent les autres religions comme fausses, mensongères, ce qui n'était pas le cas des religions polythéistes, qui trouvaient des équivalences entre elles. Un romain de l'Antiquité disait à propos du dieu solaire égyptien Aton : Ah oui c'est comme Jupiter, chez nous ; et il n'avait aucun problème pour assimiler les deux, prier les deux dieux, les mêler dans sa ferveur.
Donc la difficulté, ce n'est pas l'islam, qui n'est pas plus violent que le judaïsme ou le christianisme ; lisez donc le livre de Josué dans la bible juive et vous verrez ce qu'est la violence, ce livre charrie des fleuves de sang ! Lisez l'Apocalypse dans le Nouveau Testament, et vous verrez ce qu'est la terreur et la promesse de tout détruire pour installer le royaume du Seigneur ! Cette soif de fin du monde est organiquement lié au christianisme (je suis venu détruire les familles dit Jésus). Seule l'ignorance, le manque d'informations, nous fait croire que le culte musulman est la seule religion à être violente. Relisons la Bible, et les choses s'équilibreront.
D'autant que l'islam, comme on le découvre progressivement dans mon roman, est un surgeon du christianisme, né d'une secte chrétienne antitrinitaire, qui refusait le mystère des trois hypostases (Dieu, le Christ et le Saint Esprit).
Savez-vous par exemple que le judaïsme considère que chaque mot de la bible juive, chaque lettre de l'Ancien Testament, est sacré, et existait avant la création du monde. Peu de gens s'en doutent, beaucoup pensent que pour les juifs, la bible est inspirée, que le détail des formulations est secondaire, comme dans le christianisme. Mais ce n'est pas vrai et cela a d'énormes conséquences dans la vie quotidienne et dans la géopolitique. Par exemple dans la prétention territoriale sur la Palestine des Israéliens, dans leur conception du Grand Israël ; pourquoi ils tolèrent les colonisations sauvages qui grèvent tout projet de paix. Et également dans le côté conservateur du judaïsme, qui refuse les mariages mixtes, entre un juif et une non-juive, une juive et un non-juif. Pour beaucoup de familles françaises juives, c'est un problème pour leurs enfants, quand elles sont pratiquantes. Un vrai souci.
Donc effectivement, à côté d'un thriller classique, je voulais construire une petite encyclopédie portative sur l'islam, dans le cadre des deux autres monothéismes ; mais une encyclopédie qui fasse rêver, une encyclopédie non pas didactique, mais onirique.

 

Quand on pense à l'islam, on voit surtout les explosions de violence, qui s'appuient sur la base même de la religion, Le Coran et les sunnas. Comment arriver à faire la part des choses ? Comment montrer l'islam en sa totalité sans épargner les point négatifs et en même temps réussir à mettre les accent sur les lumières de la religion pour les croyants, et pas pour les exaltés ?

Il faut se documenter sérieusement, à fond et ne pas se censurer, voilà tout ; je pense que toute personne de bonne constitution, et de bonne volonté, en est capable. L'islam politique, l'exploitation politique de l'islam ne doit pas être confondue avec la foi musulmane. Les explosions de violence sont une réaction à la puissance hégémonique de l'Occident dans le monde ; je suis bien sûr contre cette violence ; mais l'Occident doit aussi se poser la question des causes, se remettre en question. À quoi il faut rajouter la Russie et la Chine, qui elles aussi ont des problèmes avec l'islam, car comme toute grande puissance militaire, elles profitent de leur force pour soumettre et exploiter des peuples faibles.
La religion n'est pas seulement l'opium du peuple ; c'est aussi un excitant, une amphétamine de la rébellion, un appel à la révolte, dans les pays où la société civile est absente ; les valeurs transcendantes contre les tyrannies terrestres.

 

Quand vous écrivez, vous avez déjà un lecteur type en tête ? Autrement dit, vous vous adressez à quel type de public ?

Je m'adresse à un public de tout âge à partir de 20 ans, curieux, ouvert, qui aime les histoires, mais aussi les idées.
Ma marque de fabrique, c'est d'utiliser les idées comme des objets narratifs, comme des paysages, que l'on explore, dont on palpe la texture, dont on écoute les résonances. Je voudrais que les idées aient des couleurs, des formes, des odeurs, un mouvement, une chaleur, une vibration, une musique.
Les idées ne sont pas des thèses imposées au lecteur car elles sont ambiguës, possèdent une part d'indétermination (c'est pour cette raison que l'on peut détourner les idées d'un penseur). Ce sont des objets qui ne sont pas saturées de sens contrairement à ce qu'on croit ; ce sont des réservoirs de sens, comme les symboles. C'est le lecteur qui, en lisant, les active et leur apporte leurs compléments de significations.

 

Votre livre Le testament syriaque a plusieurs entrées de lecture ; au moins deux histoires s’entremêlent.

Oui, j'aime les romans polyphoniques, car cela permet de compliquer les points de vue, de confronter plusieurs perspectives. La polyphonie autorise le dialogue des regards, le dialogue des visions du monde. Comme on dit dans le jargon de la critique, j'ai une conception dialogique du roman, ce qui suppose plusieurs histoires.

 

D'un côté la petite histoire de Sonia et son époux, capable de tout pour la récupérer, drame quotidien de dizaines de foyers, que je trouve personnellement plus attachante pour le lecteur et effrayante aussi pour la violence physique et psychologique sur les personnages.
Et d'un autre côté la trame intellectuelle et érudite autour du manuscrit syriaque incarné dans la figure de l'inspecteur Sarfaty et du monde éditorial. Vos propos dans les deux histoires sont assez subversifs et bouleversent les mentalités jusqu'à devenir menaçants pour certains. Ils peuvent vous créer des ennemis ; avez-vous eu peur pour votre intégrité physique ? Peur de ne plus vous faire publier ? Peur de ne jamais être publié dans des pays de tradition islamiste ? (je pense à la fatwa demandant l'assassinat de Salman Rushdie, auteur du roman
Les Versets Sataniques ou à celle émise contre Joseph Fadelle, irakien musulman converti au catholicisme, et racontée dans Le Prix à payer)

J'ai tendance à l'oublier, à être assez inconscient des dangers, mais mon entourage a exigé que je prenne un pseudonyme pour éviter les ennuis. Un pseudonyme qui est aujourd'hui un secret de polichinelle, puisque la presse a dévoilé mon identité ; beaucoup de gens le connaissent.
À chaque roman, je me dis que je vais me calmer, traiter un sujet consensuel et puis c'est plus fort que tout, un démon en moi hurle, trépigne, réclame une parole vraie, une parole franche, qui ne peut s'empêcher de traiter des sujets qui fâchent.
En grec ancien, il existe un terme pour ce genre de discours, c'est la parrhèsia, la liberté d'expression, « la possibilité de tout dire ». Le mot désigne le privilège du citoyen athénien lors de l'Assemblée populaire, qui a le droit de critiquer n'importe quel acte, si c'est fondé. J'ai trouvé cette définition : « Il y a parrhèsia quand un dire-vrai ouvre, pour celui qui l'énonce, un espace de risque ». Pourquoi un risque ? Même à Athènes, un danger existait : car le riche que vous aviez critiqué durant une assemblée, pouvait envoyer ses sbires, sa garde personnelle, pour vous assassiner. Et il était sûr de ne pas être inquiété, si cela était habilement réalisé, sans trace et sans témoin.
Dans Arabian thriller, je me suis penché sur le sort de la Mecque qui est scandaleux, dont on a détruit tout le passé fabuleux, la possibilité d'une archéologie et d'une histoire futures. La Mecque qui devrait être une ville internationale, gérée par la communauté internationale ; je comprends mal pourquoi les musulmans ne l'exigent pas haut et fort (un ministre saoudien l'avait proposé dans les années 50, Nasser l'avait demandé également).
Dans Une guerre de génies, de héros et de lâches, j'ai mis en scène la guerre d’Algérie et en travaillant sur le sujet j'ai découvert que malgré les milliers de livres publiés, on vivait encore sur des légendes car les archives françaises ne sont accessibles que depuis 1990 et les archives algériennes inaccessibles. Le FLN et le Gaullisme ont chacun construit des légendes pour cacher leurs méfaits : le gaullisme qu'il est arrivé au pouvoir par le terrorisme et les complots ; le FLN qu'il n'a fait la guerre que tardivement, à mi-chemin dans la chronologie ; avant il n'était qu'une voix émettant du Caire ou de Paris, du battage médiatique, car c'était un autre mouvement nationaliste qui faisait le travail. Un mouvement que le FLN a décimé ensuite car il était frais et dispos.
Je ne suis pas toujours content de cette propension à dénicher des sujets sensibles, névralgiques ; cela me fait beaucoup d'ennemis, y compris dans mon entourage car je viens d'un milieu de chrétiens, de musulmans et d'athées progressistes, pour qui la lutte pour l'indépendance algérienne reste une geste merveilleuse.
Par ailleurs cela peut vous rendre paranoïaque, comme dit ma compagne. Récemment, j'ai un appartement qui a brûlé, le bureau où je travaillais, avec toutes mes archives, une bibliothèque importante, avec des livres rares sur certains sujets sensibles. Parfois, je me demande si ce n'est pas un petit signal qu'on m'envoie, quelqu'un qui me veut du bien.

 

D'ailleurs, avez vous été publié dans ces pays arabes, ou d'autres de tradition musulmane ?

Bien sûr que non pour la publication en arabe. Par contre, mes romans sont vendus, en petit nombre, au Maghreb car la situation de la censure est toujours moins simple qu'il n'y paraît. Il y a des gens très intelligents qui travaillent au bureau des censures, forcément, pour comprendre les vrais menaces envers le pouvoir.
C'était pareil sous la monarchie en France au XVIIIe siècle. Jean-Jacques Rousseau était l'ami du plus grand censeur de son temps, le chef de la Librairie comme on disait à l'époque. Il reste une correspondance entre eux, son nom était Malesherbes. Cet échange de lettres est de toute beauté, il prépare les Confessions. Mes romans sont aussi dans les bibliothèques françaises des pays arabes les plus autocratiques et c'est un grand bonheur pour moi de savoir que ces livres sont comme des bouteilles jetées à la mer, qui fermenteront dans certains esprits.

 

Vous pointez du doigt la problématique d'un islam enfermé dans sa propre île/manquant d'intégration dans la société française. Quelle serait à votre avis la solution pour rompre cet isolement ?

L'État français doit financer les Mosquées et les écoles musulmanes, comme il le fait avec les institutions chrétiennes. Pour l'instant, ce sont des États étrangers, musulmans, ou des fondations caritatives étrangères, qui le font. C'est la porte ouverte à toutes les dérives. Les Imams, l'équivalent des pasteurs dans le protestantisme, doivent aussi être formés sous le contrôle de l’État français.

Dans ce domaine, je suis spinoziste, voyez le Traité Théologico-politique : l’État doit contrôler la religion, pour que chacun puisse vivre librement son athéisme ou sa foi ; l'athéisme laïque n'étant qu'une religion moderne (droits de l'homme, tolérance, liberté égalité fraternité, tout cela sent le bénitier, l'origine religieuse, la transposition séculière de valeurs évangéliques). Nous avons tous besoin de croire en quelque chose.

 

Les religions monothéistes sont apparues il y a des centaines d'années, voire des millénaires. Les mentalités au sein de ces religions restent ancrées dans le passé pour la plupart, incapables de s'adapter aux défis des sociétés du XXIe siècle. Pensez-vous que l'islam porte en soi la capacité d'évoluer dans nos sociétés ? Si oui, pouvez-vous nous signaler quelle serait, à votre avis, la voie à suivre pour permettre cette évolution sans perdre ses racines ? Si non, quelle place pour l'islam aujourd'hui dans des sociétés, surtout les occidentales, de plus en plus laïques et non-croyantes ?

Les religions ne cessent de se transformer, en faisant semblant de rester éternelles ; elles changent tout le temps, sans le dire ; c'est leur grand secret. L'islam européen a déjà changé ; interrogez des croyants : c'est un self-islam comme dit Anouar Bidar, où chacun élabore sa propre vision de dieu, ses propres pratiques, fait cohabiter qui son homosexualité, qui son goût du libertinage, qui son attirance pour d'autres religions, qui sa fascination pour la philosophie, etc.
Le fondamentalisme est une minorité, peut-être 5%, pas plus de 10 % des musulmans en Europe. Ce n'est rien quand on y pense, rien du tout, une goutte d'eau. Seulement, c'est une minorité active, prosélyte, remuante, qui cherche à s'imposer, qui fait beaucoup de bruit et se manifeste par des signes spectaculaires, le voile intégral par exemple.
Exactement comme les Traditionalistes français qui ont voulu interdire le mariage pour tous, qui étaient une minorité, mais qui ont failli réussir.
Quand vous voyez une femme voilée intégralement, alors que c'est interdit dans les lieux publics, dites vous bien qu'elle a exactement la même attitude qu'un punk ou une gothique : elle veut qu'on la remarque, elle veut choquer, s'imposer à vous, troubler, frapper vos sens et votre intelligence. Elle veut vous SCANDALISER, comme si elle était nue au milieu de la rue.
Pour les fondamentalistes musulmans partisans de la violence armée, le chiffre tombe à 1500/2000 personnes. Sur un pays de 60 millions et plus d'habitants, cela représente quoi ? 0,05 % de la population ? J'ai vérifié. C'est ridicule. Sauf que la vie tient à un fil et quand un de ces fous prend une arme, il peut tuer beaucoup de gens avant d'être arrêté. Mais c'est pareil pour les sérials killers ou les adolescents qui pètent les plombs et canardent leur famille.

 

Pensez-vous continuer à écrire des romans – thrillers avec l'islam au cœur du sujet ? Avez-vous d'autres projets que vous voulez partager avec nos lecteurs ?

Mon héros est un philosophe, un commissaire érudit qui résout les crimes grâce à son savoir et sa culture. Il n'est donc pas enchaîné à l'islam, il peut visiter beaucoup d'autres univers culturels.
Initialement, l'islam est un accident, une opportunité induite par l'actualité et les bêtises incessantes que j'entendais sur le Coran. Enfin, un accident lié à ma biographie, puisque quoique chrétien, j'ai grandi en pays d'islam.
Pour le futur, j'ai un roman en cours sur Israël, un pays qui me fascine, car c'est une belle démocratie, un pays dynamique, avec une forte culture malgré sa jeunesse (ils font de très bonnes séries télé, un cinéma intéressant, des romans et de la poésie qui valent le coup d'œil). Mais Israël est aussi le symbole des victimes devenues bourreaux ; puisque leur pays est un apartheid, même si c'est pour une raison de sécurité.
Israël est encore une belle illustration de la façon habile qu'a eu l'Europe de se débarrasser de ses péchés car sans le nazisme, l'État d'Israël n'aurait pu perdurer.
Les juifs ont aussi servi de passeurs entre le monde musulman et l'Occident, c'est grâce à eux que beaucoup de textes arabo-musulmans, religieux ou philosophiques, ont été traduits au cours du XIXe et du XXe.
Tout cela est compliqué et paradoxal à merveille. Vais-je finir ce roman ? Il m'est déjà arrivé d'investir beaucoup dans une histoire et d'arrêter en cours de route, pour une raison connue de mon inconscient seul.
Plus généralement, je ne voudrais pas me faire enfermer dans la religion ; le besoin religieux m'intéresse car c'est une composante archaïque de l'humanité, notre premier cerveau en quelque sorte. Une forme de pensée qui subsiste chez tout le monde, même ceux qui se croient incrédules, affranchis de tout foi religieuse. Avant la science, avant la philosophie, avant l'art, il y avait la religion, c'était notre première façon d'élaborer l'univers, de nous l'approprier.
Mais beaucoup d'autres dimensions humaines me passionnent, le besoin de l'art par exemple, sur lequel je réfléchis en ce moment. Pour un essai sur le caractère artistique de certaines séries comme Six feet under, Les Sopranos ou Mad men, Ainsi soit-il, Les Revenants. Ce type d'essai, je le publie sous mon nom d’État civil.

 

Si vous aviez un livre, en dehors des vôtres, qui puisse permettre de comprendre l'islam en sa globalité aux croyants et aux laïques, lequel serai-t-il ?

Il y a beaucoup de bons livres, malheureusement plus en anglais et en allemand qu'en français. Vous me posez une colle...
Je crois qu'il faut commencer par lire le Coran, à l'envers, en commençant par la fin, car les chapitres les plus courts et les plus accessibles, parfois les plus poétiques, sont dans les dernières pages. Il faut le lire dans la traduction de Régis Blachère chez Maisonneuve et Larose, la plus rugueuse, la plus âpre, la plus puissante ; et naturellement, la plus fidèle, la plus exacte, qui vous installe au cœur de la langue arabe ancienne. Elle existe en poche.
Ensuite, il faut lire, toujours en poche, l'Histoire de la philosophie islamique de Henry Corbin, pour éprouver la richesse philosophique, la richesse mystique de cette civilisation, la somme incroyable d'idées qu'elle a produites et dont certaines ont marqué l'Occident. L'idée d'une raison collective et autonome, la Raison au sens de Hegel, par exemple nous a été transmise par les Arabes. Le philosophe Averroes appelait cela l'Intellect agent, c'est une notion qui prend ses racines chez les néo-platoniciens d'Alexandrie.

 

Propos recueillis par Esmeralda Florin Martin