Master Professionnel Métiers du Livre et de l'édition

Articles 2014 / 2015

 

NOVEMBRE 2014

 

Regard sur l’exposition « Le soleil comme une plaque d’argent mat »

d’Abdelkader Benchamma

 

 

Abdelkader Benchamma est un artiste contemporain français né en 1975 à Mazamet. Il vit et travaille entre Montpellier et Mexico, et s’illustre principalement dans le dessin.

Une réflexion pour un écho artistique

Du 10 octobre au 30 novembre 2014 au Carré Saint-Anne, ancienne église devenue l’espace d’art contemporain de la ville, se déroule l’exposition « Le soleil comme une plaque d’argent mat ». Cette exposition a été intégralement conçue et imaginée par l’artiste Abdelkader Benchamma jusque dans sa disposition, pour entrer en résonance avec la singularité du lieu. S’installe d’emblée une mise en abyme, avec un décor dans le décor. L’église néo-gothique et l’exposition offrent un contraste très intéressant entre un lieu architectural ancien et une exposition d’œuvres abstraites très moderne.

Une exposition d’une grande variété

L’exposition présente une ample diversité : la taille des œuvres est très variable, l’artiste nous fait aussi bien découvrir des petites que des très grandes réalisations. L’utilisation des supports et des matières divergent également ; on trouve des œuvres faites sur mur ou sur papier, avec utilisation d’encre, de stylo, de fusain, de feutre ou de marqueurs qui se mêlent et s’entremêlent sur les toiles de l’artiste, laissant entrevoir une finesse dans le goût autant que dans la réalisation esthétique de chaque scène.

Un jeu de perception splendide

L’illusion visuelle occupe une place importance dans cette exposition. Tout un mécanisme a été travaillé par l’artiste dans cette idée. De cette manière on observe un jeu sur les mouvements quant aux perceptions des œuvres : chaque réalisation a été envisagée de loin comme de près. Ce jeu permet donc d’avoir différentes approches visuelles d’une même réalisation, d’admirer l’ensemble de loin comme les détails très minutieux et précis qui deviennent visibles de près.

Une sensibilité abstraite déconcertante

L’abstrait, présent dans toutes les œuvres de l’artiste, met en scène des formes très expressives plus difficiles à définir qu’à ressentir. Selon un angle bien particulier, la virtuosité de l’artiste laisse place à des dessins qui surgissent tels des explosions incarnant une forme « d’ellipse lumineuse sensible qui met en évidence, derrière la précision des traits –fins, gras, mats ou vibrants – le blanc, acteur incontournable de chaque scène », comme l’explique Anne Bousquet dans son article Ellipses en instantanés.

L’ambiance de cette exposition si riche est résumée par une phrase que l’on trouve sur l’une des œuvres, qui exprime « […] à la fois ce qui émerge, ce qui nait et puis ce qui replonge, ce qui sans cesse disparaît, mot du flux et du reflux ». Voilà qui laisse aux spectateurs tout le loisir de se laisser guider par un travail titanesque au service de la sensibilité artistique.

Déborah Valentin

 


 

Rencontre avec Julia Deck pour Le Triangle d’hiver, aux Éditions de Minuit

 

 

« D’abord le thé ou la madeleine. Humecter ses papilles afin d’améliorer le moelleux de son gâteau ou mordre la pâte bombée, d’une agréable couleur jaune-orange. Ça n’a l’air de rien mais c’est délicat, souvent ce genre de décision oriente l’avenir. Goûter d’abord la madeleine. Oui, c’est plus logique. Elle pose la tasse, ouvre la bouche et s’immobilise. Non, tremper le gâteau. Récupère le thé, s’apprête à l’y plonger. Ne sait plus. » (p. 20)

Après le succès de Viviane Élisabeth Fauville lors de la rentrée littéraire 2012, nous retrouvons Julia Deck le vendredi 10 octobre à la librairie Sauramps pour l’entretien promotionnel de son dernier ouvrage Le Triangle d'hiver, publié aux Éditions de Minuit.

Une passion pour les lettres

Julia Deck affirme être tombée dans l'écriture autour de l'âge de dix ans. Il lui arrivait alors de rédiger ce qu'elle a nommé « des débuts de romans » tout en affirmant la qualité fantasmatique de l'écriture à cet âge, ajoutant avec auto-dérision que tout auteur ne se lasse jamais de s'inventer des traces précoces de sa vocation.

À la suite d'études littéraires à la Sorbonne, elle voyage aux Etats-Unis, puis entame une carrière dans le milieu éditorial à Paris avant de devenir journaliste free-lance, activité qui lui a permis de consacrer plus de temps à l'écriture. En raison d'études extrêmement académiques, ce n'est que tardivement que Julia Deck découvre, selon elle, les auteurs contemporains. Elle semble néanmoins vouloir se placer dans la continuité d'Echenoz plutôt que de Flaubert.

Minuit, un mythe éditorial

La publication chez les mythiques et mystérieuses Éditions de Minuit a été un sujet inévitable. Julia Deck nous a donc fait le plaisir de retracer l’aventure qu’a été celle de la publication de son premier manuscrit.

C’est suite à différentes reprises (environ 6) de son ouvrage Viviane Élisabeth Fauville que l'auteur a décidé d’envoyer son manuscrit à Irène Lindon. Ravie d’obtenir une réponse positive de la maison qui, confie-t-elle, « l’a toujours fait fantasmer », Julia Deck a néanmoins reçu différentes remarques de l’éditrice, concernant le style ou la construction de certains personnages de son œuvre. Deux mois plus tard, la dernière version du manuscrit est acceptée et l’œuvre publiée.

Le triangle d’hiver ou la psychologie des lieux

Si l’héroïne de Viviane Élisabeth Fauville évoluait dans un Paris très bourgeois, celle qui est tantôt nommée « Mademoiselle », « Bérénice Beaurivage » ou « je » dans Le Triangle d’hiver est une jeune femme criblée de dettes qui évolue dans un cercle vicieux, à tel point qu’il lui semble préférable de se forger une nouvelle identité (Bérénice Beaurivage étant l’héroïne du film L'arbre, le maire et la médiathèque d’Éric Rohmer incarnée par Arielle Dombasle, laquelle présente une ressemblance troublante avec l’héroïne du Triangle d’hiver). Julia Deck affirme que toutes les villes portuaires représentées dans son œuvre ont été rasées – totalement ou partiellement – durant la seconde guerre mondiale et reconstruites à la libération. Il est donc important d’envisager le personnage de Bérénice à travers les lieux qui sont représentés. Qu’il s’agisse de Saint-Nazaire, de Marseille ou du Havre, il y a selon l’auteur une ambiance particulière dans ces zones portuaires, immenses, fantomatiques, déshumanisées.

Le triangle de Penrose

La construction des personnages dans l’œuvre est singulière : l’inspecteur n’est pas nommé, et nous ne connaissons pas non plus l’identité première de Bérénice Beaurivage puisqu’il n’est pas question pour l’auteur de revenir sur sa vie antérieure. Le seul véritable inspecteur est Blandine, la journalise et amie de l’inspecteur, qui observe l’héroïne d’un œil suspicieux. 

Ces trois personnages forment selon Julia Deck un « triangle de Penrose », dans la mesure où le retournement se produit dans un angle mort, non discernable à l’œil nu et qui incite le lecteur à reprendre le livre au début. L’originalité de l’intrigue réside dans le choix de cette forme géométrique comme contrainte narrative avant même d’avoir initié la trame de celle-ci.

La romancière, un personnage à part entière

« Les romancières, je les ai vues dans les magazines de salles d’attente, sur les pages de Madame Figaro. Elles y ouvrent les portes de leurs salons parisiens, posant à leur bureau, devant la bibliothèque, au fond des baignoires d’angle où elles barbotent pour trouver l’inspiration. [...] Les romancières ignorent les réveils à l’aube pour emprunter d’épouvantables transports en commun. Levées à l’heure qui leur plaît, elles se promènent sous les volutes de longues cigarettes à la poursuite du meilleur mot, de la meilleure phrase, et transcrivent ce qui leur est ainsi venu dans de beaux carnets reliés en cuir »(p. 11)

Julia Deck affirme que ce passage, rédigé aux alentours de la parution de Viviane Élisabeth Fauville résulte à la fois d’une construction enfantine d’un auteur imaginaire et de l’effet de vertige engendré par sa propre reconnaissance en tant qu’auteur.

Des héroïnes en rupture avec la société

C’est sur fond de réalisme social – si ce n’est de critique sociale – que sont construites les héroïnes des deux romans : il s’agit en effet de deux marginales qui n’accordent pas d’importance à la réalité de l’emploi ou de la société. Toutes deux imposent leur créativité au monde qui les entoure en le visualisant, par exemple, à la manière d’une représentation théâtrale.

Pour expliquer ce point de vue, Julia Deck s’est attardée sur certaines attitudes absurdes de la vie sociale quotidienne, comme cette tendance maladive des touristes de zones portuaires : admirer en premier lieu des représentations maritimes et portuaires dans les musées avant même de poser un regard sur la réalité du port.

Construction et déconstruction du dialogue

La difficulté de la construction d’un dialogue réel sans être banal s’est présentée à Julia Deck lors de l’élaboration de ses œuvres. Contrairement à une conversation qui n’a ni début ni fin, chaque réplique du dialogue doit être un point essentiel du déroulement de l’action. Néanmoins, c’est une difficulté que notre auteur semble avoir choisi de défier dans la mesure où elle confie le désir d’une exploration du dialogue plus prononcée dans son prochain ouvrage. Il semblerait donc qu'il s'agisse d’un changement de cap pour l’auteur qui délaisserait les explorations géographiques, et qui souhaiterait s’attarder plus en détail sur les personnages masculins à l’avenir.

Pour aller plus loin, un extrait de Vivane Élisabeth Fauville aux Éditions de Minuit :

« Ce couteau, il fait partie d’un ensemble de huit, vous l’avez récupéré chez Julien dans la matinée. Vous n’avez eu aucune hésitation au moment de reprendre l’étui. Il a plongé au fond du sac, vous en avez refermé la glissière d’un trait définitif. Puis il s’est produit un événement très étrange. Vous alliez quitter l’appartement, vous aviez déjà la main sur la poignée de la porte lorsqu’un voile noir s’est abattu sur la pièce. Soudain, ce n’était plus vous qui abandonniez les lieux, c’étaient les lieux qui tournaient autour de vous, se soulevant de toutes parts, sol, murs, plafond entrechoqués dans un brutal renversement des dimensions. » (p. 18)

Maud-Cécile Carette et Charlotte Laval 

 

 


 

 

L'exposition « Une lettre arrive toujours à destinationS », à La Panacée de Montpellier, a été prolongée jusqu'au 16 novembre. L'occasion pour nous de vous encourager à aller jeter un œil (gratuitement) à cette aventure artistique.

L'exposition occupe toutes les salles de La Panacée, chacune étant configurée pour et par les artistes. La déambulation y est facile et très agréable. Le blanc règne en maître dans la scénographie ; épuration et lettres semblent en être les lignes directrices. En effet, les lettres et la communication sont mises à l'honneur ; la lettre comme vecteur communicationnel est questionnée, les relations émetteur-récepteur déviées, les messages détournés. La destination de la lettre est mise en parallèle avec la destination de l'œuvre d'art : quand, comment, pour qui, sont autant d'enjeux que de savoir si le message est bien reçu.

Les artistes exposés sont contemporains ; leurs œuvres sont postérieures à 1950. On trouvera avec bonheur des œuvres significatives comme celles de Marcel Duchamp, et d'autres moins connues. Mais toutes suscitent chez le visiteur une curiosité démultipliée : celle du support, du matériau, de la mise en scène, et évidemment, du message.

Deux ateliers sont mis en place pour faire participer directement le visiteur : le « mail art » et le « selfie carte postale ». Mention spéciale pour le second, d'une créativité inédite qui touche tous les publics. Les selfies (pris à partir des téléphones mêmes des visiteurs) sont imprimés sur des cartes postales colorées. Le visiteur rédige la carte comme il le désire, y pose une adresse, l'accroche au mur de l'exposition. Toutes les cartes seront, à la fin de l'exposition, envoyées aux destinataires souhaités. C'est gratuit et autant vous dire que deux murs sont déjà bien chargés.

Mention spéciale également pour les œuvres de Mikko Kuorinki, jeune artiste finlandais de talent qui joue avec les mots et les lettres. Ses œuvres touchent sans aucun doute chaque visiteur, et sa place dans « Une lettre arrive toujours à destinationS » est tout à fait justifiée. L'exposition gagne beaucoup de la présence de cet artiste qui touche particulièrement les amoureux des lettres : l'une de ses œuvres est une citation d'auteur mise en scène sur un pan de mur. Six baguettes sont fixées sur un mur blanc, sur lesquelles la citation est déposée par de grandes lettres noires sur papier plastifié. La citation change chaque jour et chacune d’elle est répertoriée sur le site de la Panacée. Artiste à suivre ! 

Marie Der Gazérian

 

Pour en savoir plus :

Rendez-vous sur le site de La Panacée : http://lapanacee.org/fr/exposition/une-lettre-arrive-toujours

Et sur le site de Mikko Kuorinki : http://www.kuorinki.com/

L’exposition est ouverte au public du mercredi au samedi de 12h à 20h et le dimanche de 10h à 18h (sauf le lundi et le mardi)

LA PANACÉE

CENTRE DE CULTURE CONTEMPORAINE — MONTPELLIER

14, rue de l’école de pharmacie

34000 Montpellier

 


 

Entretien avec Pierre Manuel, responsable des Éditions Méridianes

 

Marie Der Gazérian : Vous avez créé, et vous dirigez les Éditions Méridianes depuis 2005. Pouvez-vous nous parler de votre parcours et de la naissance des éditions ?

Pierre Manuel : Les éditions sont nées en juillet 2005. J'étais professeur de philosophie à Toulouse, au lycée. Très tôt, j'ai créé des revues ; Erres, Pïctura qui mélangeaient poésie, philosophie et arts plastiques. Ça a été le début d'un travail à l'université avec des gens de différents domaines qui ont créé un centre de promotion culturelle, qui avait expositions et catalogues : le Cube et le Tube. Ce fut la première structure universitaire en phase complète avec la création contemporaine. Par la suite, j'ai voulu reprendre ce travail sans passer par une revue, sans passer par la lourde charge édition-distribution en librairie. J'ai rencontré un sérigraphe à Nîmes, Jean Villevieille, puis la directrice de la Galerie Alma, lieu qui pouvait donner un ancrage par rapport à un public et un milieu artistique que croisait la galerie. Livres donc sérigraphiés, tirage limité, et très vite d'autres artistes que ceux de la galerie : Alain Clément, Claude Viallat, Dominique Gautier. Les choses se sont développées, le lieu a changé en 2007, et la mezzanine a servi de lieu d'expo des publications Méridianes et d'autres éditeurs de livres d'artistes ; ce sont aujourd’hui 5 expositions par an, qui présentent ce que les artistes font du livre, comment ils le magnifient...

M.D.G : Votre ligne éditoriale, mise en avant sur le site internet, est « offrir aux artistes, l'espace du livre comme support et relais de leur création ». Est-ce à partir de cette idée que vous avez fondé les Éditions Méridianes ?

P.M : Oui c'est ça, un artiste peut avoir différents types d'espace, la toile, les matériaux dont ils se sert, l'espace matériel auquel l'œuvre va s'adapter, ou des espaces plus ouverts encore comme les rues d'une ville, les façades d'une rue, etc... et il peut y avoir la feuille blanche, pour l'estampe ou pour la gravure. L'espace du livre, à la différence de l'estampe est quelque chose que l'on tourne, que l'on plie, où il y a une espèce de temporalité qui s'installe puisque ce que l'on voit couvre quelque chose et va être recouvert. Lorsque vous avez quelque chose au mur, vous le voyez d'emblée, alors que le principe du livre, c'est effectivement qu'il y a quelque chose de caché qui se dévoile au fur et à mesure que les pages s'ouvrent. C'est un médium tout à fait particulier, ajoutons l'articulation avec le texte qui va raconter indirectement une histoire qui va s'emboîter plus ou moins bien avec la succession des images. C'est le principe du livre illustré du XIXe siècle, ou même du livre pour enfants.

M.D.G : Vous avez quatre collections dans les Éditions Méridianes, pouvez-vous m'en dire deux mots ?

« Grands Méridianes »

P.M : C'est la première collection, avec les artistes de la galerie. Elle est très formatée ; les livres sont constitués de 32 pages et sont au format 32x24. La plupart ont été faits en sérigraphie. Deux ont été faits à partir d'originaux. La collection est inspirée de « Derrière le miroir », des éditions Maeght, pour laquelle Maeghtdemandait à des écrivains ou poètes célèbres d'écrire sur des artistes. Un ou deux auteurs écrivaient sur l'artiste, dans les grandes lignes, ou alors autour de la pratique du livre, du papier, des choses plus concrètes. La contrainte était celle des prix, censés ne pas être exorbitants. Mais très vite, les contraintes se sont avérées trop excessives et on est passés à Liber.

« Liber »

La forme donnée au livre est très libre. Dans certains cas, on est très proche des « Grands Méridianes », mais dans d'autres, comme celui de Viallat, la création n'est presque plus celle du livre, où très indirectement. « Liber », c'était traiter quelque chose du livre sans s'enfermer dans les contraintes d'un format et d'un nombre de pages déterminé.

« Maison natale »

Cette collection est venue d'un sentiment de nécessité de renouveler les choses, elle s'adresse au départ à un écrivain, auquel un thème est imposé, celui de la maison natale (réelle ou rêvée). Puis l'artiste vient travailler autour du texte préexistant. Dans certains cas, les artistes et les écrivains se connaissent, dans d'autres cas non.

« Quadrant »

C'est une collection grand public, les livres coûtent en général 15€. On y trouve trois types d'ouvrages : « Autour du Musée Fabre » – des textes d'écrivains pour une visite personnelle du musée, qui explique la façon dont ils voient la peinture. « Les entretiens et textes de critique » et « Textes ».

M.D.G : Pouvez-vous nous exposer les grandes lignes de l'élaboration du livre d'artiste : votre relation avec les artistes, votre place dans le processus ?

P.M : Quasiment toujours, les artistes sont des rencontres, qui se font par les expositions de la galerie par exemple. C'est pratiquement toujours moi qui vais à l'artiste. Nous réfléchissons ensemble à la façon d'aborder le livre : quelle technique ? quelle collection ? Puis nous choisissons un ou des auteurs qui vont y travailler, nous élaborons le budget (les limites étant assez ouvertes). Nous voyons en priorité les gens avec qui les artistes sont habitués à travailler. Nous mettons en place la fabrication, j'ai un regard sur l'élaboration, et le travail fait laisse ensuite place aux finitions et à la diffusion. À la galerie évidemment, puis par internet et bons de souscription, et par les salons.

M.D.G : Comment vous placez-vous par rapport à l'art contemporain ? Et quelle est pour vous, la place du livre dans cet art ?

P.M : Le livre est à la fois objet et médium. Il y a toute une série de déterminations qui vont faire qu'à un moment donné l'artiste va s'emparer de tout ça et y travailler. Par exemple, il peut trouer le livre, et travailler sur l'idée de creuser pour que le volume soit traversé et manifesté. D'autres artistes travaillent les textes, les transforment, les rendent illisibles, les raturent etc. D'autres encore introduisent le pli dans le pli, le déroulement du livre sur un autre mode de lecture, et le livre devient un mécanisme spécifique. Aujourd'hui, beaucoup d'artistes travaillent sur la duplication par exemple, car longtemps le livre fut un outildupliqué, et certains travaillent même le home made : l'artiste conçoit un livre sur internet, et après c'est à vous de travailler. Vous avez une relation qui vous donne comme co-auteur du livre virtuel ; vous pouvez choisir le papier, les couleurs... Tout n'est pas fixé de l'objet.

M.D.G : Qu'est-ce qui vous plaît le plus ?

P.M : C'est difficile à dire. Il me plaît beaucoup de travailler avec des artistes et des écrivains, surtout avec les artistes car l'écrivain est plus secret, alors que l'artiste est plus lent et vous pouvez voir l'œuvre se faire. On participe à la fabrique de l'objet. Dans le travail de l'écrivain, il s'agit de voir comment chaque élément typographique devient un élément du sens, fait sens. Mais c'est moins enrichissant sauf exception, que dans le dialogue de l'artiste, qui met telle image avant telle autre... comme lorsque l'on monte une expo : tout est porteur de sens là aussi. Le processus est humain, intellectuel, affectif aussi parfois, mais le livre est un plaisir, surtout s'il est réussi. Parfois ils sont moins réussis, ou pas à la hauteur de ce qui fut espéré au départ, c'est frustrant car le parcours fait ne compense pas l'échec du résultat. Dans l'autre sens, c'est la même chose ; un très beau livre ne compense pas la rencontre manquée avec l'écrivain ou l'artiste.

M.D.G : Comment pensez-vous le rapport mot-image ?

P.M : Le mot peut enfermer quelque chose, mais le vocabulaire d'un poète génère une imagination sans fin. Une même phrase lue à deux jours d'intervalle est lue différemment, parce que l'écriture, chez Proust par exemple, touche et suscite des images. Dans un tableau c'est un peu pareil, certains peintres enferment leurs objets et d'autres génèrent une multiplicité sans fin d'images comme Hopper.

Marie Der Gazérian

Le 02.10.2014

 


 

Rencontre littéraire autour de Souveraine Magnifique d'Eugène Ebodé 

 

 

 

Le 7 octobre, à la médiathèque Emile Zola, s'est déroulée la rencontre littéraire avec Eugène Ebodé, auteur de nombreux romans, contes, nouvelles, essais et œuvres poétiques. Il est venu présenter son dernier roman en date, Souveraine Magnifique, paru aux éditions Gallimard dans la collection « Continents Noirs ».

Une lecture saisissante

La rencontre a débuté avec la lecture de passages clés du roman, par les deux comédiens Lucile Oza et Boris Alessandri, de la compagnie du Dromolo. La lecture des comédiens révèle le caractère frappant d'un texte qui atteint de plein fouet ses lecteurs.

Entre deux univers

Ce « docu-roman » que forme Souveraine Magnifique, comme le présente l'auteur, dévoile à travers le personnage éponyme, sous la forme d'un dialogue « enquêteur-rescapée », le génocide rwandais survenu en 1994.

Cette œuvre, juste et sensible, délivre des aspects aussi bien sombres que lumineux de cet épisode tragique ; tout repose sur cet équilibre entre dureté du sujet et anecdotes : ces « enveloppes factuelles » chargées d'illuminer le récit comme les qualifie l'auteur.

L'illustration d'une reconstruction

À travers l'histoire, nous sont dépeints une compassion, un embarras, une impuissance face à la douleur qu'a provoqué le massacre auprès des survivants, et simultanément, un recul, une philosophie se traduit par un besoin de comprendre et de transmettre.

Le récit qui met en lumière la tension entre les ethnies des Courts et des Longs, mais aussi l'intercession des Justes et de Gacaca (tribunaux des anciens). L'œuvre illustre la manière dont se recoud une nation, comment se réinvente une citoyenneté et surtout ce que l’on gagne à vivre ensemble : la renaissance avec l'autre qui, pour ce faire, requiert un intermédiaire. Cet intermédiaire va être incarné dans le récit par une vache, verdict complémentaire symbolique de réconciliation. Cette vache appelée Doliba, qui doit être cogérée par la victime et le bourreau, représente pour l'auteur une « méta-mémoire ». « Elle est le juge non-écrit de ce qui est indélébile, car abject et qui appelle la réprobation de tout être vivant, humain ou animal » précise Eugène Ebodé.

Souveraine magnifique : La réunification des opposés

Entre ombre et lumière, entre Courts et Longs, ce docu-roman gravite perpétuellement entre deux camps, deux univers. Comme l'illustre parfaitement cette parole de Souveraine Magnifique, « tout ce qui nous reste à vivre n'est qu'une brindille au bout de laquelle brille un petit feu qu'un vent léger peut éteindre. Voulons-nous être la brindille ou le vent ? » À nous, lecteurs, d'affiner notre propre pensée sur cette œuvre bouleversante que nous offre Eugène Ebodé.

 

Déborah Valentin

 

 


  

Rencontre avec Emmanuel Carrère pour son dernier ouvrage chez P.O.L,

Le Royaume

 

 

S'il y a bien un nom que nous aurons vu sur tous les étalages des librairies de France, c'est celui d'Emmanuel Carrère, pour son roman Le Royaume. Alors que ce dernier est actuellement de promotion, Emmanuel Carrère a posé ses signatures le temps d'une soirée à Montpellier. Le 15 octobre 2014 à 17h, le hall de la librairie Sauramps s'emplissait rapidement. Foule touchée par le style de l'écrivain, regards interrogateurs et curieux, philosophes théologiens, tous attendaient patiemment cette brève entrevue pour rendre unique leur rencontre avec l'œuvre.

Ce n'est qu'une heure plus tard que la véritable rencontre eut lieu. Dans l'amphithéâtre de la médiathèque Émile Zola, même scénario que chez Sauramps : des gradins pleins. Les retardataires, à leur plus grand regret, ont dû suivre depuis le hall l'interview grâce à un écran installé pour l'occasion.

Au cœur du débat : le pourquoi et le comment d'un tel livre. Malgré caractère parfois incongru de certaines questions, Emmanuel Carrère a réussit à les tourner à son avantage, répondant ainsi aux attentes de son public. Écrire un roman sur les Évangiles fut un pari personnel. Comment parler d'une religion qu'on a chérie seulement trois ans dans sa vie sans tomber ni dans la critique acerbe, ni dans le ralliement fanatique ? Emmanuel Carrère a rédigé 630 pages pour y répondre, nous faisant entrer dans ses croyances passées et dans ses analyses actuelles. Durant de longues réponses, il a su expliquer à son auditoire les raisons d'un tel ouvrage ainsi que les moyens intellectuels et matériels pour y parvenir.

S'il nous fallait résumer cette rencontre, il faudrait citer le principal concerné qui, déjà dans son livre, nous livrait la clé du Royaume : « Je suis devenu celui que j'avais si peur de devenir. Un sceptique. Un agnostique – même pas assez croyant pour être athée. Un homme qui pense que le contraire de la vérité n'est pas le mensonge mais la certitude. Et le pire, du point de vue de celui que j'ai été, c'est que je m'en porte plutôt bien. »

 

Jade Laur

 


 

 

OCTOBRE 2014

 

Dans le cadre des journées du patrimoine 2014, l’association Cœur de livres s’est associée aux librairies indépendantes de Montpellier pour offrir aux promeneurs des lectures variées et inattendues dans divers lieux symboliques de la ville. Ce week-end « Au cœur des lectures » est une manière originale de découvrir ou redécouvrir des œuvres littéraires de tous horizons dans un cadre convivial et enchanteur. Ces lectures sont une opportunité rêvée pour les étudiants du Master Métiers du Livre et de l’Édition d’investir les lieux et de partager ces moments suspendus dans le temps, qui donnent une nouvelle portée aux œuvres.

 

 

 

Un mélancolique refrain : le « Jamais plus » d’Edgar Allan Poe

À l’occasion des journées du patrimoine, l’association Cœur de livres en partenariat avec la librairie le Bookshop, proposait une rencontre littéraire ce 19 septembre. Aux pieds de la Tour de la Babote, vestige des remparts de la ville, se déroulait une relecture bilingue d’un des plus célèbres poèmes d’Edgar Allan Poe « Le Corbeau ».

Placé au cœur du square de la Babote le comédien Robert Stastny, accompagné du musicien Olly Jenkins, se prépare à nous offrir une première lecture en version originale. Celle-ci s’ouvre sur la voix chantante d’Olly Jenkins, teintée de sérénité et accompagnée d’un son mélancolique à la guitare. Avec un delay – le musicien est équipé d’un pédalier qui lui permet de retarder le son sur le principe de l’écho et de le répéter régulièrement – il marque le commencement de cette relecture avec un son acoustique résonnant, pesant et répétitif qui complète si justement le rythme du poème d’Edgar Allan Poe. S’installe alors une atmosphère particulière ; la foule est happée aussi bien par la musique que par la voix du comédien qui résonne dans l’ensemble du square. La première lecture achevée laisse place à un interlude musical mélancolique plus entraînant où Robert Stastny et Olly Jenkins présentent dans le même « feeling » – précise le comédien – quelques morceaux.

Et quelle présentation atypique que de déclamer la deuxième lecture, consacrée à la célèbre traduction du « Corbeau » par Baudelaire, sous un silence, évocateur de mots, qui pousse les spectateurs à se focaliser sur la portée et la finesse du poème. Poème ô combien éloquent qui aborde subtilement, par la symbolique du corbeau, la dévotion d’une âme en peine qui peu à peu sombre dans les abîmes de la folie , partagée entre le désir paradoxal de tomber dans l’oubli et celui de se souvenir de l’être aimé désormais perdu.

Cette rencontre culturelle offre, pour le plus grand plaisir du public, une redécouverte littéraire et une réflexion immergée entre musique et silences.

 

Deborah Valentin

 


 

La liberté au bout des mots

 

 

 

C'est dans la superbe cour intérieure de l'hôtel particulier Montcalm, au cœur du centre ville de Montpellier, qu'en cette matinée du dimanche 21 Septembre est donné au public d'entendre une lecture de l’œuvre de Chantal Thomas. Un air de liberté, variations sur l'esprit du XVIIIe siècle est un essai sur les écrivains les plus marquants du siècle, ayant retranscrit par la plume leur libertinage – certains de corps, d'autres d'esprit, souvent des deux. Cet événement Au cœur des lectures était organisé par la librairie Le Grain des mots dans le cadre des Journées européennes du patrimoine.

Hélène De Bissy est comédienne, metteur en scène ainsi que professeur à l'école d'art dramatique. C'est à elle que la librairie Le Grain des Mots a proposé de donner la voix et le ton à l’œuvre de la romancière et historienne Chantal Thomas, lui laissant la liberté de choisir les extraits. En ce jour, elle est accompagnée de Philippe Henry, musicien professionnel et créateur du festival de musique de chambre « Les Intimistes », qui charme nos oreilles avec son violoncelle.

Placée tour à tour sur les marches des deux magnifiques escaliers de l'hôtel particulier, notre guide-lectrice nous emporte dans l'histoire et les tourments amoureux, politiques et littéraires de ces auteurs du passé qui s'inquiètent des changements de leur siècle et de leur monde qui « s'efface », évoquant le choix crucial qu'ils affrontent : s'adapter ou ne pas s'adapter. Installé dans l'intimité de l'hôtel particulier, ouvert grâce à l'accord des copropriétaires que l'on remercie, c'est peu à peu dans l'intimité de la vie libertine des écrivains que le public se laisse glisser. Laclos tout d'abord, auteur des si fameuses Liaisons Dangereuses, suivi du marquis de Sade et son défi de dire l'indicible : « Ce n'est point ma façon de penser qui a fait mon malheur, c'est celle des autres ». C’est ensuite au tour de Casanova à qui est réservé un long moment, pour dépeindre sa relation avec le célèbre personnage de La Chatillon, celle qui « mit à mort l'homme séducteur par des techniques amoureuses bien rodées ». C’est enfin Mme de Staël qui se trouve mise en avant ; elle qui s'est toujours considérée comme l’égale des hommes qu'elle recevait, dans le salon de sa mère d'abord, puis dans le sien à Paris. Son enfance et ses rencontres avec les grands intellectuels de son temps nous sont racontées, ainsi que sa façon d'inventer le personnage de l'intellectuelle, au féminin.

Chaque transition entre les auteurs donne de l'espace à l'art de Philippe Henry, qui improvisa même la première séquence musicale. Des notes indécentes après le marquis de Sade, langoureuses pour Casanova, fleuries et pleines de poésie pour Mme de Staël. Des notes qui rythment cette balade au cœur de la lecture, au cœur de ces « œuvres qui étaient condamnables alors qu'aujourd'hui on ne s'en formalise plus », rappelle Chantal Thomas.

 

Emma Thonnellier

 

 


 

Virée féroce en Alaska

 

Le talent du comédien Luc Miglietta et les atours luxuriants du jardin de la Maison des relations internationales-Nelson Mandela : rien de tel pour goûter pleinement au monologue exalté et hilarant du héros de Au secours ! Un ours est en train de me manger, publié aux nouvelles éditions Wombat en janvier dernier.

L’écrivain Mykle Hansen, chantre du mouvement littéraire informel américain bizarro (dont l’une des seules constantes est de se trouver toujours « hors », hors norme, hors cadre, hors cohérence, hors réalité) condamne un manager tyrannique accro à la technologie et vomissant la nature à rester camper, en plein Alaska, dans sa rutilante Range Rover en panne. Situation peu amène pour Marv Pushkin, le protagoniste, qui aime à rappeler qu’il « n’appartient pas au monde animal » mais qu’il vient des Etats-Unis d’Amérique. C’est donc en cette qualité incontestable qu’il fait preuve d’une aversion profonde pour les femmes, les pauvres, les écologistes – ces trois défauts pouvant même cohabiter effrontément dans un seul être. Ajoutons, le titre de l’ouvrage n’est peut-être pas assez explicite, qu’un ours s’obstine à vouloir manger le manager.

Portrait caustique des relations salariales et du consumérisme, à l’humour déjanté et aux accents tragi-comiques, Au secours ! Un ours est en train de me manger a été adapté pour la scène par Luc Miglietta. S’accompagnant d’accessoires indispensables à l’esthétique puschkinienne (une cannette de pepsi, des chorizo de la marque texane Slim Jim) et des voix de Billie Holiday et Dinah Washington, le comédien, de la compagnie Bruitquicourt, s’est brillamment joué de la verve de Marv Puschkin. Déambulant dans les rangs du public en prise à d’innombrables éclats de rire et de hoquets de stupeur face au caractère outrancier du personnage, le comédien a, une heure durant, tenu en haleine les spectateurs qui se demandaient bien comment le petit manager accro aux analgésiques allait pouvoir échapper à l’ours impavide. Initiée par l’association Cœur de livres et la librairie indépendante Les cinq continents, la performance de Luc Miglietta a réussi son pari : faire de la lecture un moment convivial et rassembleur.

Talya Chaumont